Il y a quelques jours, vers 20 heures, je sortais tranquillement mon appareil photo puis visais les trois agents de sécurité devant l'entrée principale du Paul-Löbe-Haus (l'un des bâtiments du Bundestag). Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je m'aperçus que ma prise de vue déclenchait une alerte de sécurité chez les employés, de toute évidence mis en danger.
Le paisible groupe, effleuré par les rayons du soleil couchant, voyageant dans d'autre monde à l'aide de livres de poche plus épais qu'un pavé, se transforma soudain en hydre terrible et vint me menacer. "Vous ne pouvez pas prendre de photos ici", me dit-on. "Avez-vous déjà entendu parler du droit à la personnalité ?"
C'était, je dois l'avouer, nouveau pour moi. Il ne s'agissait pas d'interdire la photographie des mesures de sécurité mais bien d'éviter que des gens lisant en public ne soient pris en photo. Non pas parce que l'agent accomplissait un acte répréhensible, secret, ou contraire aux bonnes mœurs, mais parce qu'il devait "protéger sa personnalité".
[caption id="attachment_2988" align="alignright" width="350" caption="Une voiture Google Street View au CeBIT. Photo : Woozie2010 (cc)"][/caption]
Les propos de son collègue étaient assez mal articulés mais il n'avait pas manqué de lire son tabloïd quotidien : tout comme son jardin, il ne faut pas se laisser photographier soi-même par un inconnu. La nouvelle maxime est bien : Ne vous laissez pas photographier, vous ou vos biens.
Cela ressemble à "l'impératif catégorique" de Kant, un commandement, "une action qui s'impose d'elle-même sans autre justification, sans autre fin, une action objectivement nécessaire." Il faut différencier l'impératif catégorique de "l'impératif hypothétique", une action qu'il faut effectuer pour une fin particulière, un moyen.
En effet, personne, ni dans les pages culture des journaux, ni dans les discussions de café du commerce (et surtout pas dans les communiqués du ministère fédéral), ne sait quelle serait l'utilité d'une interdiction de la photographie de l'apparent, d'une interdiction des images de l'agora, sinon de se servir soi-même, avec une indication mystérieuse renvoyant aux "droits de la personne".
On en reste donc là à défendre avec obstination un droit que Kant aurait rejeté car "métaphysique". Puisque les droits de la personne ne peuvent être autre chose qu'une liberté, en suivant le raisonnement du philosophe de Koenigsberg, ils ne peuvent être que des idées de la raison. Cela signifie que les droits de la personne, tout autant que la liberté, ne se laissent pas définir substantiellement. Tout ce que nous pouvons faire, c'est supposer que la liberté existe, sans quoi le libre arbitre, nécessaire aux actions morales, ne serait pas possible.
Kant écrit dans "Fondation de la métaphysique des mœurs" (l'une des plus importantes œuvres écrites en langue allemande, pardonnez-moi cette page de publicité) que la liberté est une volonté qui peut opérer indépendamment de toute cause extérieure. Mais lorsqu'un droit personnel est édicté, telle la table des lois sur le mont Sinaï, comme un catalogue de devoirs et d'interdits, cela me fait plus penser à la police qu'à la liberté d'un individu doué de raison.
Concernant la discussion autour de Google Street View et le droit d'auteur sur sa propre personne dès qu'on se trouve dans l'espace public, le concept kantien de libre-arbitre est utilisé dans un sens contraire à l'idée de Kant. Au lieu de protéger les droits de la personnalité en tant que droit de "penser librement" (c'est à dire ne pas devoir se soumettre en tant que moyen à une fin), on défend ici les droits de la personnalité en tant que propriété positive. Il ne s'agit pas là de "personnalité", c'est plutôt la question bien connue de la propriété, laissant en vérité disparaître la personnalité, celle-ci ne se laissant pas définir par un bien lui appartenant.
C'est une idéologie qui est surtout défendue par le parti se définissant comme particulièrement libéral (FDP, libéraux) qui ne sous-entend finalement par là que le droit à la propriété.
Ce que m'a dit l'agent de sécurité avec une colère toute prussienne ne peut donc en aucune manière être un impératif catégorique mais plutôt un hypothétique ordre à soi-même, disant qu'on ne doit pas se laisser photographier, sans quoi on risquerait de perdre la possession de soi-même, formulé de manière très sûre autour d'un sens commun. Le droit à la personnalité évoqué par l'agent ne peut pas signifier le "droit" d'être une personnalité indépendante (ce que je lui souhaite de tout cœur), mais seulement celui de devenir une personnalité indépendante. Malheureusement, cela semble lié à un système d'éducation qui cherche de moins en moins à faire la différence, certes ténue, entre une personne "savante" et une personne "éclairée", c'est-à dire pensant par elle-même.
Otez le droit de pouvoir photographier une rue parce que les gens qui s'y trouvent ne se définissent qu'en tant que propriété qui doit être protégée ou dont le droit d'utilisation peut être accordé contre rémunération, cela correspond à la même logique que les burqas, qui enlèvent avant tout à la personne le droit d'être une personne publique. En fin de compte, même le droit d'être une "personne", dont le statut, abstraction faite de la famille ou du clan, permet l'égalité avec d'autres "personnes".
Déjà pour la démocratie athénienne la différenciation entre le privé et le public était fondamentale. La façade d'une maison n'avait alors rien de privé, pas plus que le fait de traîner sur la place du marché (on pourra lire à ce sujet les enseignements des disciples du cynisme). Il fallait alors à tout moment montrer son visage. Ce qui se passait derrière les façades ne regardait bel et bien personne, mis à part les personnes concernées.
Peut-être bien que ce qui se déroule sous les yeux de tout le monde — mais qui n'a pas le droit d'être photographié — derrière la façade en verre de Bundestag ne regarde personne non plus. Il apparaît qu'à ce sujet, un vide a été comblé dans l'esprit des Allemands, principalement à cause de l'indécision du gouvernement. À la place, s'installe la croyance qu'une interdiction sévère des photos publiques est la bonne solution.
On a l'impression que l'espace public doit être caché au public. On se posera alors la question suivante : de quoi les Allemands ont-ils si honte ? Quand même pas de notre propriété ?
Note de l'éditeur : Voici une vidéo hilarante sur ce sujet sérieux ;-) Des images réelles tournées en Allemagne. Enjoy !