Cette lettre ouverte a été traduite en français par Eric Valmir sur son blog. Nous la reproduisons avec son aimable autorisation. “Je vous écris sur un journal que vous ne lisez pas pour vous dire que votre
sens de l’humour désinvolte implique des personnes qui me sont chères : les belles Albanaises.
Pendant que le premier ministre de mon pays,
Sali Berisha, confirmait l’engagement de son gouvernement dans la lutte contre les trafiquants d’êtres humains, vous avez pointé que vous pouviez
"faire une exception pour ceux qui amenaient de jolies filles". Moi, ces jolies filles, je les ai rencontrées et j’en rencontre encore des dizaines, jour et nuit, à l’insu de leurs maquereaux. Je les ai suivies de la région milanaise jusqu’en Sicile. Elles m’ont raconté des tranches de
leurs vies violées, étranglées, dévastées. Les « patrons » de Stella ont gravé le mot «pute» sur son estomac. C’était une jolie fille avec un défaut : enlevée en Albanie et transportée en Italie, elle refusait de faire le trottoir. Après un mois de viols collectifs perpétrés par ses maquereaux albanais et leurs amis italiens, elle s’est retrouvée piégée et soumise aux ordres.
Elle a fait les trottoirs du Piémont, du Latium, de la Ligurie et qui sait combien d’autres encore. Et c’est seulement trois ans plus tard qu’ils lui ont incisé sur le ventre le nom de sa profession. Comme ça, par jeu, ou par envie.
Avant, c’était une jolie fille. Aujourd’hui, c’est seulement un déchet de la société. Elle ne tombera jamais plus amoureuse, elle ne deviendra jamais mère ou grand-mère.
Ce «pute» sur le ventre lui a éteint toute lueur espoir et de confiance en l’homme. Le massacre des clients et des « protecteurs » lui ont détruit l’utérus.
J’ai écrit un roman sur ces « jolies filles », publié en Italie sous le nom de Soleil brûlé. Des années plus tard, j’ai tourné un documentaire pour la télévision suisse : je suis allée à la recherche d’une autre fille,
elle s’appelait Brunilda, son père m’avait supplié en larmes de la rechercher. Un père comme tant d’autres pères albanais à qui on avait enlevé leurs filles. Ces filles mutilées, que l’on pendait tête en bas comme dans une boucherie si elles osaient se rebeller. C’est un père comme vous, Monsieur le Premier Ministre, seulement moins chanceux. Aujourd’hui encore, le père de Brunilda ne peut accepter que sa fille soit morte, pour toujours, noyée en mer ou exécutée quelque part dans un coin en banlieue. Il continue à espérer, rêve d’un miracle. C’est une longue histoire, Monsieur le Premier Ministre. Mais si seulement je savais que je pouvais compter sur votre attention, je vous enverrais un exemplaire de mon livre ou vous expédierais le documentaire, j’ échangerais même deux mots avec vous. Sachez, Monsieur le Premier Ministre, que
je rétorque à vos boutades parce que je ne les avale pas. Au nom de toutes les Stella, Bianca, Brunilda et de leurs familles, ces lignes, je vous les devais. En vingt ans de transition difficile, l’Albanie s’est infligée beaucoup de souffrances et de blessures, mais le peuple albanais cultive la volonté de pouvoir enfin marcher les épaules droites et la tête haute. L’Albanie n’a plus la patience soumise d’endurer les humiliations gratuites. Je crois que vous y gagneriez à
arrêter de considérer les drames humains comme un vivier de brèves de comptoir de fin de soirée. Elvira Dones