[caption id="attachment_3329" align="alignleft" width="384" caption="Photo de Rachid Lamzah (cc)"]

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La croyance populaire consiste à penser que
les populations immigrantes devraient être celles qui s’intègrent, qui changent leurs habitudes, apprennent la langue et s’adaptent à l’étrange nourriture locale. Ils ne sont qu’une partie de la population principale et ne devraient donc pas exiger des changements pour satisfaire leurs besoins.
C’est bien souvent plus facile à dire qu’à faire;
apprendre une autre langue prend du temps, changer ses habitudes vestimentaires est inconfortable et il n’y a certainement rien de plus difficile que de renoncer au doux réconfort de la nourriture de notre enfance.
Quand je me suis installée en France, la seule nourriture “anglaise” disponible à l'achat, se trouvait une fois par semaine sur un stand de marché. Le commerçant était systématiquement en retard, son stand vide témoignant de l’habitude britannique de traîner au lit. Et quand il daignait arriver, son stand était assailli par une horde affamée, agrippant des
pots de moutarde britannique (une rareté dans un pays comme la France où il existe plusieurs douzaines de moutardes différentes) et
du cheddar (dans un pays où l’on peut manger un fromage différent chaque jour du mois). Tout cela vendu à des prix exorbitants.
L’étal du marché laissa place à des magasins dans des villes où les
foyers britanniques prédominent, des magasins où un malencontreux «messieurs/dames, bonjour » en entrant serait accueilli par un austère « good morning » pour bien montrer qu’on ne pratiquait pas cet absurde français par ici. Les étagères étaient pleines de :
Atora Suet (boîtes de graisse animale voire végétale utilisées dans de nombreuses recettes britanniques, Ndt), infiniment meilleure que de la graisse fraîche qui exigerait que l’on communique avec un
boucher français, de pain blanc ramolli
Mother's Pride et de granules
Bisto gravy (équivalent britannique des cubes lyophilisés Knorr, pour faire des sauces, Ndt).
Finalement les supermarchés ont installé une première étagère pour ces
aliments basiques britanniques, puis un rayon complet. Maintenant ils tapissent les rayons de signes en français et en anglais pour ceux qui n’arriveraient pas à comprendre que thé c'est « tea » et café « coffee » . Même les annonces publicitaires du magasin sont
bilingues (français-anglais). Je soupçonne les Français de subir cet aménagement avec autant de suspicion et de ressentiment que les Britanniques accueillirent la signalisation routière en polonais.
Il est bien sur question ici de parts de marché. Le marché fait simplement tout ce qu’il peut pour plaire à un maximum de consommateurs. Que se passe-t-il quand la
clientèle référente devient plus importante que la population aborigène ? Ils viennent juste de le comprendre à Flushing, New-york. (Flushing est un quartier de New-York où la population d’origine asiatique a largement dépassé la population américaine, Ndt).
La population d’origine de Flushing est maintenant âgée, les foyers sont la plupart du temps composés d’une seule personne. Ils ne mangent pas beaucoup. Un morceau de poulet par ici, une petite tarte salée par là. Ce n’était plus assez pour rentabiliser le supermarché généraliste qui était le dernier à s’approvisionner selon leurs goûts. Tous les autres magasins sont tenus
par et pour des Asiatiques.
Ces magasins asiatiques approvisionnent la majeure partie de la population de Flushing, ceux qui sont tout juste en train d’apprendre l’anglais et qui n’ont pas envie de perdre la nourriture de leur tendre enfance. Ils aiment les pâtes et le
bok choy (légume chinois au goût de chou). Ils font leurs courses plus facilement si les affichages sont en chinois. Les commerçants s’y appliquent.
Les provisions alimentaires ne sont pas les seules sources de tension. Les locaux se plaignent également des affichages en chinois ou en coréen sur des établissements comme les pharmacies ou les sociétés privées de transport. Comme rien n’est traduit en anglais, les riverains ne savent pas si l'on propose quelque chose à vendre ou si l'on annonce le passage d'un minibus.
Actuellement les autorités interviennent pour que les commerçants ajoutent des affichages anglais permettant de reconnaître la nourriture, et pour qu’ils proposent aussi des aliments plus classiques pour la population vieillissante qui n’est ni assez mobile pour aller ailleurs, ni suffisamment débrouillarde avec Internet pour commander en ligne.
Au Royaume-Uni il y aurait certainement eu un tollé, si les autorités étaient intervenues pour exiger des établissements privés qu'ils traduisent tous leurs affichages en panjabi ou qu’ils se procurent certains aliments « sur ordre ».
Assistera-t-on au même tollé s’il devenait nécessaire de protéger ainsi une population minoritaire, lorsque cette minorité sera d’origine anglaise ou d’origine française ?
Une minorité doit-elle s’adapter à la majorité pour s'intégrer ou bien est-ce juste une affaire de « qui était là en premier » ?