[caption id="attachment_12554" align="alignleft" width="322" caption="Photo: fuchs&bär, Flickr, sous licence CC"]

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Hier, j'ai une fois de plus entrepris de ranger mon téléphone portable. Quelques centaines de SMS ont ainsi été — non pas supprimés ! — mais sauvegardés. En la matière,
je fais certainement partie d'une petite minorité de mes contemporains. En tout cas je ne connais pas beaucoup de personnes qui archivent leur SMS envoyés (et reçus). C'est clairement un exemple de déformation professionnelle.
En sauvegardant mes messages donc, plusieurs questions m'ont traversé l'esprit : sur quelque 1 500 SMS qui s'étaient accumulés sur mon téléphone, les trois quarts étaient totalement sans intérêt. Des questions d'agenda par exemple.
Parmi le quart restant, la plupart des messages étaient certes intéressant mais ne valaient pas vraiment la peine d'être gardés pour les générations futures.
Restait donc une poignée de bouts de textes que j'aimerais conserver. De la même manière que j'ai gardé quelques morceaux de papier de mon enfance et de ma scolarité, quelque part dans une boîte à chaussures.
Certes, j'aurais pu trier les messages, choisir ceux qui me paraissaient essentiels, les sauvegarder et supprimer le reste. C'est ce que j'aurais pu faire, mais que je n'ai pas fait. Bien trop complexe. J'ai donc utilisé la "Suite Nokia PC" afin de sauvegarder le dossier au complet. C'était bien plus simple, ça ne m'a pris que cinq secondes et mes messages envoyés occupent maintenant 120 ko, tout comme ma boîte de réception. Ce faisant, j'ai évidemment "supprimé" de fait les quelques messages importants : je ne relirai jamais tous les messages en recherchant un message (supposé) important que j'aimerais peut-être retrouver à l'avenir. Et jamais je ne ferai l'effort de reconstituer un échange de SMS datant de l'année 2010.
[caption id="attachment_6538" align="alignright" width="252" caption="Photo : lutykuh, Flickr, sous licence CC"]

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J'ai pourtant l'impression de ne pas avoir perdu mon temps en effectuant cette sauvegarde hier. C'est stupide, je le sais bien. Ce qui m'arrivait, c'est exactement ce qu'on observe partout à notre époque : nous nous laissons aveugler par le fantasme qui nous fait croire que nous pouvons tout archiver. Nous ne pouvons pas nous séparer du flot de données. Pour le dire très simplement : nous ne sommes pas prêts à nous laisser aller à l'art de l'oubli.
Le professeur honoraire d'histoire ancienne Christian Meier a déjà thématisé le sujet dans un bel essai, "
Gebot zu Vergessen und die Unabweisbarkeit des Erinnerns" ("Le devoir d'oublier et la pulsion du souvenir").
Dans une marche forcée à travers l'histoire, il décrit le "maniement public des moments douloureux de l'histoire" (c'est le sous-titre du livre) et arrive à la conclusion que
le "travail de mémoire" est un terme plus que discutable. Bien qu'une grande partie des idées développées par Meier sur près de 100 pages ne soient pas véritablement neuves, le mérite de ce petit livre est de montrer la fonction de création d'identité de la mémoire collective et de remettre cela en cause de manière critique. Meier n'évoque pas explicitement la place nouvelle du souvenir et du débat qui va avec, mais son essai se situe bien dans le contexte actuel de transformation de la société.
Le rapport de tout cela avec mes SMS ? Je pense qu'après le lent déclin du sujet du "souvenir" que nous sommes en train de vivre en sciences culturelles, nous allons bientôt voir apparaître un autre sujet tout aussi passionnant — et cette fois-ci fondé sur la théorie des médias : l'oubli. En science historique tout comme dans les domaines voisins.
Comme entrée en matière, on conseillera de lire un texte du grand historien Yosef Chaim Yeruschalmi, décédé en 2009, "Über das Vergessen" ("À propos de l'oubli"), publié en Allemagne dans la série d'essai "Ein Feld in Anatot. Versuche über jüdische Geschichte" ("Un pré à Anatot. Essais sur l'Histoire juive", Berlin, 1993).