Je dis que ceux qui condamnent les tumultes de la noblesse et de la plèbe blâment ce qui fut la cause première de l'existence de la liberté romaine et qu'ils sont plus attentifs au bruit et aux cris qu'ils occasionnaient qu'aux bons effets qu'ils produisaient… Et si les tumultes furent la cause de la création des tribuns, on ne saurait trop les louer, car en plus de donner au peuple une partie de l’administration, ils ont été établis pour préserver la liberté romaine.”
Ainsi s’exprimait Nicolas Machiavel dans son "
Discours", peut-être le premier grand ouvrage de théorie politique moderne.
[caption id="attachment_14372" align="aligncenter" width="571" caption="Colère : manifestation devant le siège du Parti Conservateur. Photo : ©AP"]

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Il serait trompeur de trop s’éloigner des préoccupations de Machiavel concernant la gestion d’une cité-état italienne du 16
e siècle. Mais peu importe, tout comme Machiavel, les "tumultes" — ou, comme on dirait aujourd’hui, les émeutes — ne me causent aucun problème.
L’idée maîtresse de Machiavel est que les émeutes ont préservé la liberté. C’est parce que le peuple romain a pris les armes contre les nobles que ces derniers se sont souvenus qu’il ne fallait pas aller trop loin. Ces émeutes ont eu une action corrective utile et ont mis un frein aux abus des puissants.
Il n’est pas sûr que les choses aient changé aujourd’hui. Si un parti est élu pour gouverner en raison des engagements qu’il a pris, et qu’ensuite il revient dessus systématiquement,
ce n’est peut-être pas une mauvaise chose si ceux qui se sentent trahis manifestent leur mécontentement par des troubles sur la voie publique.
En fait, Machiavel avait aussi une opinion à ce sujet, d’une importance cruciale :
À ne considérer que la Noblesse et le Peuple, on est obligé de convenir que la première a un grand désir de dominer, et le second, le désir seulement de ne pas être dominé et par conséquent plus de volonté de vivre libre… aussi le Peuple préposé à la garde de la liberté, doit en avoir nécessairement plus de soin et, ne pouvant s’en emparer, il ne permet pas que d’autres s’en emparent.”
Ceux qui détiennent le pouvoir chercheront à dominer les plus faibles. Pour défendre la liberté de la cité(-État),
les "gouvernés" doivent posséder la capacité de se rebeller contre les "gouvernants". [caption id="attachment_14385" align="alignleft" width="315" caption="Photo : Charlotte Gonzalez, Flickr, sous licence CC"]

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Vous voyez où cela mène, même si les événements ont lieu 500 ans plus tard.
Si le NUS (Union nationale des étudiants,
Ndlt) organise un rassemblement de 50 000 personnes à Londres, et qu’une partie des contestataires attaque des biens immobiliers appartenant au puissant Parti Conservateur, puis affronte la police avec force, ce n’est pas une mauvaise chose
en soi — et surtout s’il n’y a aucun blessé grave.
Bien sûr, les suspects habituels assis dans leurs marécages habituels ont déjà déversé les vieux clichés fatigués sur les "quelques fauteurs de troubles" et l’importance d’une "manifestation pacifique".
Mais je ne suis pas d’accord quand cela implique qu’une émeute n’est jamais justifiée. Il n’y a aucune raison sécuritaire au nom de laquelle le
populi ne pourrait pas, lors de périodes d’extrême mécontentement, employer la force physique à l’encontre d’une autorité qui se montre violente envers lui.
Et je parle bien de violence. Car lorsqu’un gouvernement décide (par exemple) que les diabétiques insulinodépendants ne sont pas "vraiment" handicapés et que, du jour au lendemain, leur allocation d’invalidité peut être réduite de moitié, beaucoup se retrouvant dans l’impossibilité de payer leur loyer, c’est une forme de violence.
Quand des générations de jeunes gens souffrent des décisions gouvernementales entravant l’accession aux études supérieures, tout en diminuant les perspectives d’emploi pour les millions qui sont déjà au chômage, c’est une forme de violence.
Quand les chômeurs sont obligés de participer à des programmes d’emploi forcé comparables à
de l’esclavage (ou plutôt des
tactiques hypocrites super onéreuses visant
l’infime minorité des souffre-douleur des tabloïdes), c’est une forme de violence.
[caption id="attachment_14391" align="alignright" width="248" caption="Photo : Bryan Tong Minh, Flickr, sous licence CC"]

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Bref : si le gouvernement s’attaque systématiquement aux intérêts et au bien-être des citoyens, cela constitue une forme de violence. Que cette violence soit l’œuvre de l’autorité bureaucratique et des mécanismes de cette bureaucratie n’est en rien pertinent.
Les décisions de l’actuel gouvernement de coalition constituent de violentes attaques envers le tissu de la société britannique et envers le peuple britannique lui-même.
Hier, des dizaines de milliers d’étudiants se sont rassemblés à Londres. Certains d’entre eux ont affronté la police et ont tenté d’endommager la propriété de l’État et du Parti Conservateur. Bien. Les citoyens britanniques devraient continuer à le faire, encore et encore,
jusqu’à ce que nos seigneurs et maîtres comprennent. Si les émeutes ont garanti la liberté de Rome, peut-être pourront-elles sauver la protection sociale en Grande-Bretagne. Après tout, qui d’autre pourra empêcher l’instauration de ces
mesures écrasantes et destructrices ? Pas
Nick Clegg, c’est certain.
–
MISE À JOUR : je dois — dans le vain effort d’éviter confusion et malentendus — mentionner la prémisse supprimée dans le texte précédent, à savoir que les gens ne descendent pas dans la rue à moins
d’en avoir vraiment marre. Quand on en arrive au point où un nombre important de personnes en a suffisamment marre pour aller jusqu’à l’émeute,
cela signifie que les choses vont très mal et qu’il s’agit-là d’un coup de semonce pour réveiller le gouvernement en place. Et c’est un outil de pression politique et de sauvegarde aussi utile aujourd’hui qu’il l’était il y a 500 ans.
De plus, je pense que les gens se trompent s’ils voient une quelconque différence d’ordre moral entre
le vandalisme commis à l’égard de notre protection sociale par une minorité de millionnaires privilégiés, et la destruction de quelques fenêtres à Londres. En particulier s’ils pensent que les premiers ont raison, mais que les deuxièmes ont besoin d’un petit rappel à l’ordre et de quelques remontrances. Ou s’ils sont incapables de comprendre le rapport de cause à effet existant entre les deux.
Ndlt : note de la traductrice