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Vive le politiquement correct !

Qu'il soit question de la construction de minarets1, de la politique migratoire ou de l'attaque du dernier des Sarrasins [allusion au scandale déclenché sur l'immigration en Allemagne par le livre de Thilo Sarrazin], peu de discussions prennent place sur Internet sans une petite pique contre le "politiquement correct". Expression souvent suivie en Allemagne du néologisme "Gutmensch", c'est à dire : "personne naïve", au sens exagéré, littéralement "homme bon" (expression qu'Orwell n'aurait pas renié).

[caption id="attachment_7687" align="alignright" width="360" caption="Lors d'une manifestation contre le racisme en France. Photo : Philippe Leroyer (Licence CC)"][/caption]

Voici maintenant une remarque pour ceux qui pensent comme moi, que c'est une bonne expression : nous sommes tous politiquement corrects et c'est parfois mieux ainsi.

L'expression est souvent utilisée dans un sens négatif, la plupart du temps par des personnes à la droite du champ politique (le mot conservateur est utilisé de manière similaire par la gauche). En général "politiquement correct" n'est pas développé mais simplement jeté dans la discussion, avec une ribambelle de sous-entendus.

C'est pour cela que j'aimerais mettre au point ce que "politiquement correct" ne signifie
pas :
ça n'est pas une interdiction de penser ou de s'exprimer. Enfreindre un interdit a des conséquences juridiques. En vérité, il s'agit d'une règle de société qui peut être ignorée, mais seulement avec les conséquences que l'on sait. Le fait que l'argument du "politiquement correct" suffise à rendre une discussion impossible et revienne encore et encore... montre justement que cette discussion-là peut avoir lieu.

Je disais donc : le reproche du politiquement correct vient souvent de la droite. Le terme n'est utilisé qu'en relation avec certains thèmes bien précis. Pourtant, à droite aussi, il existe des tabous qu'il est dangereux de briser (il ne me viendrait ainsi pas à l'idée de proposer l'interdiction des crucifix dans les salles de classe si je voulais faire carrière dans la CSU [conservateurs bavarois]). De la même manière, il est déconseillé de prendre parti pour une augmentation des impôts des PME lors d'une réunion du FDP [libéraux]). C'est fondamentalement la même chose, à la différence près qu'on n'y colle pas l'étiquette du "politiquement correct".

Partant de quoi, si vous n'êtes pas paranoïaque et ne pensez pas que la société est entièrement contrôlée par la gauche (qui n'est d'ailleurs pas au pouvoir dans une vaste partie de l'Europe), vous devrez reconnaître que vous êtes vous aussi, comme tout le monde, créateur de ces normes. Il se peut pourtant que, défendant une position minoritaire, la norme ne vous convienne pas. Nous devrions alors chercher à savoir dans quelle mesure nous avons, dans une démocratie, la possibilité et le droit d'imposer nos propres vues aux autres.

Le reproche fait aux personnes soi-disant coupables d'opinions "politiquement correctes" sert souvent à se démarquer, sans arguments, d'un groupe qui défend une opinion différente. Un autre avantage de cette méthode est la possibilité de faire du briseur de tabous un martyr : un David solitaire contre toute une horde de Goliaths politiquement corrects. En vérité, c'est plutôt un acte de Don Quichotte qui voit des géants là où ne se trouvent que des moulins.

Enfin et surtout, nous sommes, heureusement, tous "politiquement corrects". La différence se fait sur les limites que nous nous fixons. Le langage peut être utilisé pour créer des réalités. Il existe de bonnes raisons de dire qu'il est politiquement incorrect de parler de nègres ou de dire que "les juifs sont avides". De tels propos servent exclusivement à se démarquer de certains groupes et à les exclure. À l'inverse, un exemple moins criant mais tout aussi important : si tout le monde parle de "femmes de ménage" d'un côté, de "physiciens" de l'autre, il ne faut pas s'étonner que les petites filles grandissent avec l'idée que certaines professions leur conviennent mieux que d'autres.

En la matière, tout le monde a ses propres limites. Mais à condition que ça ne soit pas illégal, il faut exprimer ce que l'on pense et se jeter à corps perdu dans la discussion. Il arrive que des tabous doivent être brisés. Je n'y vois pas de problème et je pense qu'il faut que tout le monde participe à rendre cela possible. Celui qui brise un tabou doit s'attendre à être attaqué pour cela. Arrêtez donc de vous plaindre et, par pitié, ne faites pas comme si "l'argument" du politiquement correct était un reproche. Nous le sommes tous, la différence se faisant sur les priorités de chacun.

Note de l'éditeur :1 allusion au référendum suisse qui s'est tenu en novembre 2009. Le oui en faveur de l'interdiction des minarets l'avait alors emporté.
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