Overblog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Identité en ligne et liberté d’expression : la femme aux 400 pseudonymes



[caption id="attachment_2494" align="alignleft" width="300" caption="Photo de Crashfire / sous licence Common Creative / Flickr.com"][/caption]

J’ai eu à m'occuper d'une patiente d’une quarantaine d’années qui s’était coupée de tout contact avec le genre humain. Elle était autiste, et dotée d'une intelligence remarquable. Une précédente visiteuse s’était arrangée pour lui procurer un ordinateur dans l’espoir de la garder en contact avec le monde extérieur. Quand je suis arrivée, les rideaux étaient soigneusement tirés. Il était 3 heures de l’après-midi. Je tambourinai en vain à la porte pendant un certain temps. Elle s’ouvrit finalement sur une femme obèse quasiment nue. Elle me fit signe d’entrer. Elle m’aurait bien offert un café, dit-elle, mais elle était ″en retard pour son travail ″. J'ignorais jusque-là qu’elle "travaillait".

Elle installa son corps épais sur un haut tabouret situé devant son nouvel ordinateur. De larges bourrelets de chair s'affaissaient des deux côtés du siège. Penchée en avant, les yeux rivés sur l'écran, son ventre recouvrait totalement ses genoux. Quand la page Windows apparut, elle commença à jurer. Impossible d’avoir une conversation avec elle. Elle tapait frénétiquement, les injures fusaient dans la pièce ; elle jetait des sorts, invoquait des sortilèges, menaçait de mort l'ennemi invisible tapi dans l'ordinateur. Elle était comme en transe.

Apparemment elle avait vécu, il y a longtemps, dans le même immeuble qu’une célèbre star du rock dont elle s’était autoproclamée "protectrice". Au lancement du site web de la star, elle avait commencé une surveillance assidue et invectivait quiconque se refusait à reconnaître son statut de dieu vivant. Elle avait découvert la vie de commentatrice sur le Web 2.0.

Elle disposait de plus de quatre cents identités en ligne différentes et elle les utilisait pour envoyer des commentaires insultants et menaçants quand quelqu’un osait suggérer que la star du rock n’était qu’un simple mortel. C’est tout ce qu’elle faisait, du début de l'après-midi à l’aube du jour suivant
[Un] commentaire rageur sur la tante d’Obama est un exemple de l’épineux problème auquel doivent faire face beaucoup de sites aujourd’hui pour la modération des commentaires anonymes. […] Mais il faut d’abord répondre à une question de base : qui sont ces gens qui passent tant de temps à poster des commentaires anonymes et quelles sont leurs motivations ?

Je pense souvent à elle dans ma nouvelle vie de blogueuse. Tout particulièrement quand un message au vitriol, sans rapport apparent avec mon dernier billet, arrive au beau milieu de la nuit. Là, vous vous demandez vraiment qui ou quoi est assis derrière cet ordinateur. Aussi ai-je été intéressée par la lecture de l'article “Inside the mind of the anonymous online poster” (“Dans la tête du commentateur anonyme").

Ils ont envoyé un email à ces anonymes qui avaient commenté l’article, mais :
Je n’ai eu aucun retour des vociférateurs, des fauteurs de trouble et des "trolls"1. Pas un mot. Les voix les plus fortes, les plus agressives se sont tues quand on leur a demandé de s’expliquer, d’engager une véritable conversation. Et ce sont les trolls qui semblent le plus chérir leur anonymat.

Le journal The Independent a récemment annoncé qu’il ne serait bientôt plus possible de poster des commentaires anonymes.
Les sites Internet ont encouragé la lâcheté. Ils permettent aux utilisateurs de se cacher derrière un anonymat virtuel pour émettre des commentaires rapides, sans fondement et souvent excessifs sans aucune considération pour les blessures morales ou physiques qu’ils pourraient infliger.

Certaines personnes ont un réel besoin d’anonymat et les journalistes ont rapidement souligné que ce "statut d’incognito", si profondément enraciné dans la culture Web, avait permis de voir apparaître des révélations utiles.

En mars, Cleveland.com a révélé qu’une juge avait supposément publié un commentaire sous le nom de « lawmiss », où elle faisait état d’affaires en cours de jugement sous sa supervision. La juge a nié en être l’auteur et a demandé 50 millions de dollars de dommages et intérêts. Le journal aurait-il dû taire l’information ? La juge a-t-elle raison de faire valoir son droit à l’anonymat ?

La tradition de "l’outing" (mise à jour, percée à jour) va de pair avec la culture de l’anonymat sur Internet. L’outing est la version en ligne du coup de poing dans la figure de l'individu passablement éméché qui n’a pas eu le dernier mot. C’est la réaction de l’irascible dans toute sa splendeur. (Mon "coup de poing" personnel s’est si bien terminé qu’il m’est difficile d’éprouver encore de la rancune !) )

D’un côté, les commentaires anonymes offrent la possibilité d’être tout à fait franc sur un forum public ; d’un autre, c’est la porte ouverte à toutes sortes d’abus et de manipulations.

Est-ce que Jean Dupond de jeandupond@wanadoo.fr est vraiment Jean Dupond ? La plupart des identités qu’empruntait la dame à qui je rendais visite étaient masculines et laissaient supposer une vie active ‒ ce qui, en l’occurrence, ne pouvait être plus éloigné de la vérité !

C’est le dilemme auquel doivent faire face les éditeurs de sites : comment mettre fin à l’abus de liberté d’expression sur leurs sites tout en protégeant ces lecteurs capables de se laisser aller à la diffamation quand leur identité est protégée ?

Ça m’ennuierait beaucoup de voir disparaître les "noms d’utilisateurs": c’est une grande tradition que de faire preuve d’ingéniosité pour les identifier. Une suite de commentaires "anonymes" est tout simplement agaçante. Viennent-ils tous de la même personne ?

Je serais bien plus triste de la disparition de ces commentaires. J’ai toujours voulu écrire mais pas "dans le vide", pour rien ni personne. Écrire quotidiennement sur ce blog correspond plus, dans mon esprit, à envoyer un long email à des douzaines, des centaines, des milliers de vieilles connaissances.

Et comme c’est le cas avec les vieux amis, la réponse n’est que très occasionnellement grossière. Alors je l’imagine (elle ou lui) assis(e) sur son tabouret, ses épais bourrelets de chair pendant de chaque côté, j'esquisse un sourire et je passe au commentaire suivant.

 

 


Note de la traductrice :
1 Un troll est une action de nature à créer une polémique en provoquant les participants d’un espace de discussion (de type forum, newsgroup ou wiki, blog) sur Internet. Le mot désigne également un utilisateur qui a recours à ce type d’action. (Source : Wikipedia).


Cet article a été gentiment raccourci par son auteure. Pour en lire la version intégrale, cliquez ici : http://www.annaraccoon.com/politics/on-line-identity-and-free-speech/
Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article