D’un jour à l’autre, les résultats du prix Goncourt seront annoncés et je dois avouer que les derniers lauréats de ce prix ont été plus intéressants pour moi que le
Man Booker (prix littéraire équivalent,
Ndlt) du Royaume-Uni.
La carte et le territoire, le nouveau roman de Michel Houellebecq, "enfant terrible" de la littérature française (il a tout de même 53 ans...), a été donné gagnant
. L’argument mesquin (et les prix littéraires sont généralement centrés sur des débats de ce genre),
c’est qu’il va gagner parce que : • ça fait longtemps qu’il aurait dû gagner,
• c’est fou que l’un des romanciers français les plus lus dans le monde entier ne l’ait pas encore obtenu,
• d’après la politique du "chacun son tour", très appliquée dans les prix littéraires français, c’est le tour de Flammarion de gagner et Houellebecq est leur "grand" auteur de la saison.
Les arguments contre la victoire sont que : • Houellebecq est beaucoup trop politiquement incorrect,
• il a contrarié beaucoup trop de monde,
• et la question de Ben Jelloun. Cette dernière étant la seule qui compte.
Dans sa chronique régulière pour un journal italien, le romancier franco-marocain de langue française Tahar Ben Jelloun (que j’admire bien plus que Houellebecq) a vilipendé le dernier roman de M.H. en disant qu’il avait gâché trois jours de sa vie pour le lire et que son astuce d’insérer des personnages réels dans une narration révélait un manque d’imagination. Ben Jelloun est important parce qu’il est dans le jury du Goncourt.
Qu’en est-il du roman en lui-même ? Je l’ai trouvé mieux écrit que ses précédents romans, aussi bien au niveau de sa prose que dans sa construction, plus structurée. Certains l’ont trouvé manifestement moins provocant et, ce qui est encore plus surprenant, c’est qu’il est constant à travers ses chapitres. Il n’y a également presque pas de sexe, ce qui est vraiment inattendu dans ses livres.
[caption id="attachment_13795" align="alignleft" width="331" caption="Photo : Hendrik Speck, Flickr, sous licence CC"]

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Je pense que les critiques insinuant qu’il a perdu sa verve sont fausses et que les bonnes vieilles provocations sont là, même si elles sont un peu moins tape-à-l’œil.
Le M.H. qu’on aime, mordant, férocement pince-sans-rire dans ses soufflets satiriques est bien en évidence et, pour cette raison, je l’ai trouvé très drôle. Oui, il s’introduit lui-même dans la narration mais pas d’une façon métafictionnelle condescendante. Il le fait pour s’introduire en tant que flemmard malodorant et sale, vivant dans un pavillon hideux en Irlande, se nourrissant de charcuterie bon marché qu’il arrose de piquette sud-américaine, dans l’ensemble, un personnage revêche et bien peu attirant.
C’est une vieille blague mais ça fonctionne. Le livre parodie le marché de l’art contemporain à travers son personnage principal, Jed Martin (un artiste avec une petite touche du maître), et tire à bout portant sur les cibles
houellebecquiennes comme le suicide assisté, la crémation, le "fascisme intrinsèque" des compagnies aériennes, etc., etc. Il est aussi question du vieillissement, de la mort et de ses grands sujets habituels — et surtout du PRÉSENT.
Il adore décrire, avec une exactitude venimeuse, la médiocrité de tant de choses de notre monde contemporain. La plupart de ses provocations résident dans son inaptitude à faire l’éloge de ce qui, nous le savons, ne devrait pas être loué mais l’est pourtant régulièrement.
Malheureusement, je ne peux vous raconter ce qu'il se passe dans la troisième partie du roman, parce que cela vous gâcherait le plaisir,
mais c’est drôle et brillamment écrit. Ça m’a également fait penser qu’il pourrait avoir un avenir en tant qu’auteur de romans policiers. Mais un tel roman ne remporterait probablement pas le prix Goncourt.
Ndlt : note de la traductrice